Dans cette époque où la violence des rapports humains est présentée comme une vertu, où la courtoisie devient une pratique incongrue, Irmeli Jung a choisi une voie difficile, celle d'une portraitiste volontiers austère, sobre, qui souhaite «donner aux gens une image d'eux-mêmes qui ne les mette pas mal à l'aise». A ceux qui lui reprochent sa volonté de «tirages doux», qui lui voudraient un regard décapant, révélant et exacerbant les défauts d'une personnalité, elle oppose une tranquille réserve, avouant un goût certain pour la nostalgie, voire une forme de mélancolie. Elle ne comprend pas pourquoi il faudrait ajouter à la dureté du monde. C'est ce désir de bienveillance, cet art du «portrait tendresse» qui lui ont permis de saisir un instant d'ironie et de malice dans l'il bleu de Marguerite Yourcenar; de capter la douceur derrière le caractère farouche de Juliette Gréco; de nous offrir le souvenir d'un John Gielgud désarmant; d'attraper James Baldwin au moment où il fait de son visage un masque prêt à être arraché. Et même de faire sourire Cioran, qui s'est longuement laissé photographier par Irmeli Jung : «Nous nous comprenions, dit-elle. Tous les exilés ont, entre eux, cette imperceptible solidarité.»